André Gide, Voyage au Congo - Carnets de route, Gallimard 1927

À la mémoire de Joseph Conrad

polyglotte (lit en anglais et en allemand); voyage 1925-1926

Tabou (Cameroun, au lieu de Taboo)

"On a blâmé Conrad, dans le Typhon, d'avoir escamoté le plus fort de la tempête. Je l'admire au contraire d'arrêter son récit précisément au seuil de l'affreux, et de laisser à l'imagination du lecteur libre jeu, après l'avoir mené, dans l'horrible, jusqu'à tel point qui ne parut dépassable. Mais c'est une commune erreur, de croire que le sublimité de la peinture tient à l'énormité du sujet." (21)

"Le bal" "dix récolteurs de caoutchoux ... pour n'avoir pas apporté de caoutchoux le mois précédent ... furent condamnés à tourner autour de la factorerie sous un soleil de plomb et porteur de poutres de bois très pesantes. Des gardes, s'ils tombaient, les relevaient à coup de chicotte." (92, "La grande forêt")

"Impossible de dormir. Le "bal" de Bambio hante ma nuit. Il ne me suffit pas de me dire, comme l'on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l'occupation des Français. Nous avons assumé envers eux des responsabilités envers eux auxquelles nous n'avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m'habite; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m'a poussé en Afrique? Qu'allais-je donc chercher dans ce pays? J'étais tranquille. A présent je sais; je dois parler. ... Je veux passer dans la coulisse, de l'autre côté du décor, connaître enfin ce qui se cache, cela fût-il affreux. C'est cet "affreux" que je soupçonne, que je veux voir." (96-97)

Comportement atroce des "Compagnies", notamment du caoutchoux, qui pillent, amendent et torturent; difficulté à parler des Africains qui craignent des représailles (craintes fondées). Les Compagnies préfèrent les agents malhonnêtes qu'elles peuvent manipuler (113) // Au coeur des ténèbres

"Nos boys sont d'une obligeance, d'une prévenance, d'un zèle au-dessus de tout éloge; quant à notre cuisinier, il nous fait la cuisine la meilleure que nous ayons goûtée dans le pays. Je continue de croire, et crois de plus en plus, que la plupart des défauts que l'on entend reprocher continuellement aux domestiques de ce pays, viennent surtout de la manière dont on les traite, dont on leur parle." (123) - Gide souligne notamment la probité de ces domestiques, qui ne volent rien malgré la tentation. Il donne des cours de lecture à son "préféré", Adoum.

"De quelle sottise, le plus souvent, le blanc fait preuve, quand il s'indigne de la stupidité des noirs! Je ne les crois pourtant capables, que d'un très petit développement, le cerveau gourd et stagnant le plus souvent dans une nuit épaisse - mais combien de fois le blanc semble prendre à tâche de les y enfoncer". (124-125)

Tipoye

La tipoye, principal outil de locomotion du blanc en Afrique noire - que Gide déteste

"Il est vraiment lamentable de voir, dans toute la colonie, des enfants si attentifs, si désireux de s'instruire, aidés si misérablement par de si insuffisants professeurs. Si encore on leur envoyait des livres et des tableaux scolaires appropriés! Mais que sert d'apprendre aux enfants de ces régions équatoriales que "les poêles à combustion lente sont très dangereux" ... ou que "Nos ancêtres les Gaulois vivaient dans des cavernes"." (193)

Emmène Adoum à l'hôpital de Fort-Lamy, suspectant une maladie vénérienne, il s'avère qu'il souffre de "crow-crow". S'ensuit ce dialogue cocasse mais aussi révélateur de la perception mutuelle Européens - Africains:

"(Adoum) -Je savais bien que je n'avais pas la vérole. Où l'aurais-je attrapée? (Gide) - Mais sans doute à Fort-Crampel, cette nuit où tu as été faire la noce ... - Je n'ai pas fait la noce du tout. Je vous l'avais dit d'abord. - Mais, ensuite, tu nous as dit toi-même que, cette nuit-là, tu avais été avec une femme. - J'ai dit ça parce que vous aviez l'air d'y tenir. On me répétait que j'avais sûrement fait la noce. Je ne pouvais pas dire: non. On ne m'aurait pas cru." (203-204)

Les blancs paient moins que les noirs (!) " -Combien ce poisson? - Un franc. - Combien un indigène l'eût-il payé? - Deux francs cinquante. - Tu sais bien que je n'aime pas que tu me fasses un prix de Français. - Oh! Un Français ne l'aurait payé que cinquante centimes." (212)

"Conrad parle admirablement, sans son "Coeur des ténèbres", de "l'extraordinaire effort d'imagination qu'il nous a fallu pour voir dans ces gens-là des ennemis". (213)

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  • Dernière modification: 2019/03/01 07:24
  • par radeff